lundi 11 mars 2013

Guillevic fait Recette


Dans son poème Recette, Eugène Guillevic nous invite à faire dialoguer autour de nous ce qui est séparé. Observer et surtout ne pas bouger pour rien perdre de la magie de nos quotidiens

Prenez un rire d’enfant, il est joyeux, cristallin sous la douche  de l’été
Placez non loin de là les pleurs bruyants d’une femme. De dos emplie de tremblements
Mettez tout autour d’eux un silence lourd, pesant, moite. Il s’allège peu à peu devient serein, attentif
Laissez-les se calmer, se trouver, s’effleurer
Regardez bien

Christine

Calder, Le soleil et la lune

Prenez le soleil qui s’allume dans le lointain
Placez la lune dans sa rondeur
Mettez un champ fleuri, quelques nuages
Laissez la journée s’estomper
Regardez, savourez.

Christine

Prenez une barre d' HLM
Grise comme un ciel de pluie
Placez dessus un grand soleil
Un jardin et son jardinier
Mettez des fleurs et des abeilles
Des légumes et des fruitiers
Déjà en fleurs
Laissez-les faire
Regardez-les pousser

Michèle

vendredi 1 mars 2013

"A quoi peut servir un livre sans images ni dialogues?"

Ainsi interpelle Lewis Caroll par l'intermédiaire d'Alice. Les dialogues en littérature, comme en musique, sont essentiels: ils rythment, allègent, font entendre des voix.
La forme Concerto est par excellence la forme du dialogue entre un ou plusieurs solistes et l'orchestre. Le mot "concerto" d'origine italienne signifie "lutter, rivaliser". D'ailleurs, le dialogue n'est-il pas une lutte entre deux paroles distinctes, séparées, qui en fait l'art de la relation? En littérature (comme dans la vie) paroles et pensées distinctes s'affrontent, se jaugent, s'écoutent, se répondent, s'ignorent; la liste serait trop longue pour être énumérée tant les possibilités sont grandes et les nuances subtiles. Hier soir, chez René, nous nous sommes exercés à cette forme délicate qui doit dire sans être trop informative et donner l'illusion de la réalité. Voici nos questions-réponses confiées au hasard d'un cadavre exquis...
I.M.
"A 18 heures?
- Un jour, demain, jamais peut-être
- Qui frappe à la fenêtre?
- Corelli"

"Quand reviendras-tu?
- Quand j'aurais découvert ton corps
- Que regardes-tu derrière cette fenêtre?
- On regarde la lune
- Comment as-tu pu faire un truc pareil?
- En t'éclairant de la brillance de tes yeux
- Pourquoi pleures-tu?
- Parce que"

"Quand m'accepteras-tu enfin dans ton lit?
- Le jour de la rentrée d'école
- Qu'est-ce qu'on fait ici?
- Rien du tout
- Qui est avec toi?
- Un inconnu dans la rue
- Comment avancer vers toi dans cette nuit profonde?
- En allant se promener dans la forêt
- Pourquoi?
- C'est comme ça"

"Quand commence la danse?
- Quand je serai vieille
- Que deviens-tu?
- Je crois que le printemps arrive"

"Que penses-tu de mon nouveau maillot de bain?
- Le chat de la voisine est mort"

"Qui a effleuré tes seins depuis que je suis parti?
- Jules, mon cher grand-père"

"Qui joue magnifiquement du piano?
- C'est un ange
- Comment tu écris piano?
- En avion
- Pourquoi est-ce si compliqué?
- Parce que mon coeur peut encore donner"

"Comment est-ce possible?
- On suit le fil du labyrinthe"

Dialogues : René, Christine, Anne, Annie, Patricia, Michèle

Photo: DR - Maria Pagés, déesse du flamenco, et Sidi Larbi Cherkaoui, 
chorégraphe contemporain.



vendredi 22 février 2013

Ecrire la forme sonate

Liszt n'a composé qu'une seule sonate : la sonate en si mineur, dite la "grande sonate". Nous l'avons écoutée, avec attention, chez nous cette semaine, tout en vacant à nos occupations (linge, cuisine...) ou au contraire nous asseyant pour nous laisser ravir. Cela commence très sombre, très noir, très lourd. Tout est martelé disloqué, puis une lumière, une hauteur, une légèreté avant de clore sur une gravité et une profondeur presque inhumaines. Dans les ombres et les lumières de la sonate de Liszt, nos émotions contraires ont percé : agacement, violence, énervement, calme, vivacité, légèreté. Des couples de mots antagonistes sont nés; comme autant de thèmes A et B de l'exposition d'une sonate.
Les voici déclinés selon les règles du jeu oulipien: le Blitz Bristol, pour vous donner à lire les premiers mouvements de nos textes-sonates.
IM

Respiration // Ettouffement

A minuit le poumon
comme un silence bruyant rapidement
désir intense expirer
suffoquer souffler
tristement vivre
musique lourde une pause
comme une fuite vers un autre monde avec le sourire
vite pendant les vacances
étouffer le grand air
jour sombre vivement
dans la maison vide comme un poisson dans l'eau
à minuit comme le soufflet de l'accordéon
seule sur la plage
dans la maison vide en cadence
comme une explosion fréquemment
silence vide régulièrement
comme un nuage pesant la voix haletante
étrangler comme le vent
lentement sur la plage
avec le musicien avec le sourire
doucement comme un chat
mourir inspirer

Anne et Annie

L'évadé emprisonné

Quand la liberté s'épuise avec une joie profonde
comme la passion nuages
quand la liberté s'épuise courir
vers la solitude légèrement
le cerveau pressé disparaître
vers la solitude sous un grand soleil
comme un blocage comme une flèche
violemment horizon
l'âme étriquée l'infini
la porte fermée comme un cheval au galop
attacher gaiement
pendre lointain
enfermer comme un elfe furtif
comme une peur fuir
terriblement rapidement
ficeler s'envoler
le repas dégueulasse comme une ombre
longtemps vers les vastes plaines
dans la tour du château subrepticement
avec plus personne à qui parler au milieu d'un tourbillon
comme une restriction avec une joie profonde
brutalement sous un grand soleil

Patricia et Michèle

Calme // Colère

Taire cruellement
sous l'orage dans la rue
comme un jardin après l'orage grosses bosses
lenteur frapper
quand il crie dans la rue
comme un paysage sous la neige gémir
douceur comme un loup
dans l'eau comme un voyou
petit chat l'hiver dernier
le silence tragiquement
reposer brutalement
silencieusement souffrir
posément vivement
tendrement comme un chien
quand il crie petits bobos
à la façon d'une mer étale l'hiver dernier
aisément dans l'arène
se détendre comme un méchant
dans la tempête nez cassé
comme un enfant qui dort à 8 heures
dans l'eau pleurer
respirer gros bobos

Christine et René

jeudi 21 février 2013

Les Variations, une question de point de vue


« Moi, tu vois, pour moi la musique c'est pas ça ; j'aime bien quand il y a un air, quelque chose qu'on peut chanter, avec des paroles par exemple. Là, ça me fait penser à un truc d'église en un peu moins sérieux mais à peine. Et on peut même pas danser là-dessus, essaie donc, tiens ! Même une valse ça pourrait pas le faire. Alors t'imagines le tango, le rock, enfin quoi des trucs où ça bouge, où ça danse !! Et puis c'est le genre qui se joue dans les théâtres où t'as pas le droit de bouger, pas le droit de parler, où faut être bien habillé et s'ennuyer toute une soirée. Tiens, écoute, là c'est reparti pour la tristesse. On croit que ça va décoller et puis non, ça ralentit, ça s'reprend au sérieux. Non, j't'assure.....et ma gamine qui s'est entichée de c'truc, ça m'énerve, mais ça m'énerve. J'dis rien parce que sa mère veut qu'elle fasse du piano, paraît que ça fait bien le piano pour une fille mais moi, j'en peux plus. Allez viens au bistrot, j'te paye un canon avant que je casse tout. »
Michèle (dans le point de vue du père)


T’as entendu cette musique !
Quand le moteur de ta bagnole jouera cet aria comme y parait,
il faudra que tu penses à venir me voir…
Sans aucun doute, t’auras pété une durit.
Remarque, avec cette cadence, tu ne risques pas de te faire prendre au radar.
Tu la rouleras pépère, ta voiture !
Vive l’éco-conduite !


Annie (dans le point de vue du garagiste) 

Au Secours!
Je peux vous dire que j’en ai assez, et je vais vous expliquer pourquoi! Chaque matin, en se réveillant, ma maîtresse met la même musique qu’elle a ‘découvert’ comme une nouvelle religion (Je dois ajouter que je n’ai rien contre la religion – catholique, protestant, hindu, juif, baptiste etc. La tolérance, c’est moi!). Mais quand mes bols restent vide pendant qu’elle fait son petit déj en dansant entre la cafétière et le toaster…vous voyez le problème?! Et ce n’est pas seulement elle qui m’agace, mais ce bruit qui saute, se cache et me taquine comme une souris qui à l’instant sort et disparaît. En parlant de souris,  je peux vous jurer que je n’en ai vu aucune depuis qu’elle a attrapé ce microbe.
Enfin elle part au travail. Mais en rentrant la même comédie recommence.
Quelle sont mes options? J’ai essayé de pleurer mais elle croyait que je chantais avec elle! Quitter la maison? Facile, mais au fond je l’aime bien. Griffer le disque (mes griffes sont hors pair)? Pas pratique; il y a toujours l’ordinateur, l’ipad, l’ipod etc. Se suicider? J’aime trop les têtes de marqueraux…
Aidez-moi je vous en prie!
Anne (dans le point de vue du chat)


Variations Obsessions

Il est des noms obsédants comme des notes. Il viennent, tournent et s'incrustent. Impossible de s'en débarrasser. A la manière de Gould plié sur son piano et jouant les Variations Goldberg, nous nous sommes astreints à jouer avec quelques mots, tirés au hasard... neige, sable, piolet, angora, de quoi devenir marteau!
IM

Piolet




Dans la cabane au fond du jardin, mon piolet m’y attend.
Lorsqu’il rentre au contact de la glace, mon piolet laisse entendre une mélodie au rythme de ma progression. La fluidité du son de mon piolet m’indique si la paroi me donne ou non du fil à retordre. Quand je me sens à l’aise, accroché à mon piolet, je me permets de regarder en contrebas le petit pont surplombant la rivière.
Arrivé en haut du glacier, assis à côté de mon piolet, quel bonheur d’admirer le soleil de minuit.
Annie